L’Histoire des feux de la Saint-Jean

C’est au Vème siècle que l’église mit le jour le plus long sous le signe de Saint-Jean Baptiste. Malgré la christianisation, cette date est restée jusqu’à nos jours marquée par des pratiques qui relèvent d’une magie blanche bien plus ancienne.
Jusqu’à la dernière guerre mondiale, on baignait cette nuit-là les animaux pour les protéger toute l’année.
On cueillait “la bonaventura”, les herbes de la Saint-Jean : immortelle, millepertuis, orpin, noyer, “soleil”, etc. Accrochées à la porte des maisons, elles conjuraient le mauvais sort. Cachées chez un galant, elles suscitaient son amour.
La pharmacopée leur reconnaît des vertus médicinales, sur les plaies et les brûlures entre autres.
On recueillait la rosée juste avant l’aube : elle guérissait certains maux.
Dans les villages, hameaux ou fermes, on allumait le feu. La fête était souvent au programme.
On brûlait ce soir-là tous les objets fatigués ou cassés par un usage domestique (vieilles chaises, vieux bancs, vieux outils) et trop chargés d’intimité pour être jetés.
Les villages enflammaient un “castéll (château) de foc”. Les mas et les ermitages se signalaient aussi, un à un, dans la nuit.
Pendant la seconde guerre mondiale, l’Occupation et son couvre-feu mirent un terme provisoire à ces nocturnes traditions.
En 1950, Le Cercle des Jeunes ressuscite le feu de la Saint-Jean.
En 1955, c’est la naissance des feux sur les cimes grâce à l’exemple et à l’appel de François Pujade.
En 1964, la Flamme du Canigou élit domicile à la Casa Pairal (le Castillet) de Perpignan, où elle veille depuis, dans la cuisine reconstituée du Mas del Gleix, dans l’Aspre.
En 1966, elle saute la frontière et devient la Flama dels Països catalans (la Flamme des Pays Catalans).
Elle ne s’arrête pas là : en 1984, elle arrive au Conseil de l’Europe à Strasbourg. En 1985, elle est reçue à l’élysée.
La Provence l’adopte et l’allume au Mont Ventoux.
De nos jours, la Flamme du Canigou fait l’objet d’un Congrès annuel convoqué par le Comité International des Feux de la Saint-Jean, un mois environ avant la fête. La Barretina d’or, sorte de trophée symbolique, revient alors, pour un an, au village qui accueille.
Le dimanche précédant le solsticed’été, la Trobada réunit au sommet du Pic sacré (Le Canigou) des émissaires venus de toutes les communes du département. Chacun d’eux porte un fagot.
Le 22 juin, des montagnards escaladent le pic et y passent la nuit, veillant une vacillante lampe-tempête.
Le lendemain, la flamme descend les flancs de la montagne, portée de mains en mains, allumant tous les foyers qui l’attendent, symbole de fraternité essaimant dans toute l’Europe.

Légende des feux du Canigou

(texte écrit par Gérard jacquet et enregistré par Philippe Noiret pour la veillée du 22 juin 2001 au palais des Rois de Majorque)

En ce temps-là, les hommes de la plaine ne possédaient pas encore le feu.
Parmi eux, un enfant, un jour et par hasard, fut pris d’un mal étrange. Cela grandit de rien, en lui. Comme une saturation, un trop plein, un débordement du coeur.
Et ce fut la nuit qui devint peu à peu l’objet de sa haine, ce noir insupportable qui tous les jours vous prenait sans que quiconque y pût échapper. Une horreur, inéluctable. Chaque soir, les ténèbres gagnaient. Le noir du monde venait envelopper votre corps, tout contre votre peau, jusqu’à absorber vos gestes, jusqu’à dissoudre vos membres dans le néant, jusqu’à faire de vous une proie facile à déguster, un tas de viande offert aux créatures du mal qui sont dans la nuit comme poissons dans l’eau et vous voient, elles, et vous veulent, et vous prennent.
Une nuit d’orage et de fureur, la foudre tomba sur un pin proche de l’aplomb rocheux sous lequel la tribu avait aménagé son refuge. L’adolescent vit le feu et sa lumière étonnante. Fasciné, il se leva et, à croupetons, surmontant ses craintes, alla voler à la fournaise un tison éphémère qu’il ramena à sa famille terrifiée. Lorsque la braise jeta sa dernière lueur et mourut, on pria le jeune homme de ne pas renouveler l’expérience. Ou d’aller faire ça ailleurs.
C’était une idée. Le lendemain, le garçon passa sa journée seul, assis en haut d’un promontoire rocheux qui surplombait la rivière. De temps en temps, il jetait un coup d’oeil au soleil. La peau de son visage avait pris des couleurs lorsque l’astre s’enfonça enfin derrière le Mont Canigou.

Quelques instants après, le jeune fou dévala sa colline en hurlant : “écoutez, écoutez ! Je sais, j’ai compris ! La nuit, le soleil ne s’éteint pas, il entre dans la montagne, sans cesser de briller ! Il entre dans la terre, je vous dis : c’est là que j’irai le chercher ! Je nous en ramènerai un bout ! Je pars demain I ”
Le lendemain matin, le garçon de la plaine partit pour la montagne. Il marcha tout un jour, passa la nuit recroquevillé dans un épais fourré de ronces et se remit en route à l’aurore. Alors qu’il traversait un maquis desséché, il fut soudain cerné par un incendie qui l’obligea à se réfugier, avec tous les animaux du lieu, dans la rivière qui coulait en contrebas.
C’est là, à quatre pattes dans le courant, au milieu des troncs calcinés, qu’il pensa
-“Celui qui est le maître de l’eau est le maître du feu.”
Voyant comme le vent faisait rougeoyer d’un seul côté le flanc des troncs qui se consumaient, il songea aussi
-“Celui qui est le maître de l’air peut nourrir ou affamer le feu.”
C’est le cul mouillé et la Tete brûlante que le jeune homme reprit son ascension. La faim le tenaillait, son pas se faisait lourd. Au matin du troisième jour, il se réveilla épuisé. Rassemblant son courage, il se remit en route, toujours plus haut. La forêt se fit plus verte, plus humide. La roche se montra, crevant les fron­daisons. La pente se fit raide. Alors qu’il reprenait son souffle après avoir vaincu un col, le marcheur vit entre ses pieds un drôle de lézard, dont le corps d’un noir profond et luisant semblait éclaboussé de taches d’un jaune solaire. Fasciné par la salamandre, il se mit à la suivre. Elle l’emmena dans une grotte dont l’ouverture se cachait derrière d’épais buissons.

Haletant, pris d’une sorte de frénésie, il n’hésita pas à suivre l’animal dans les entrailles de la terre. Il dut ramper dans un boyau étroit et glissant qui, plongeant soudain, le vomit dans une immense caverne traversée par un ruisseau. Couvert de boue, assis dans le flot glacé, il vit soudain des femmes blanches apparaître et danser autour de lui dans une farandole étourdissante de légèreté.
Sa Tete se mit à tourner, il tomba évanoui.
Lorsqu’il se réveilla, la peur était sur lui. Vite, armer son bras : il ramasse une pierre, la percute avec une autre pour qu’elle éclate en morceaux tranchants, et voit le feu jaillir dans le noir. Une gerbe d’étincelles qui le fait hurler et tomber à genoux. Le jeune homme resta longtemps prostré dans la caverne. La terreur passée, il se mit à réfléchir et, rassemblant autant de pierres qu’il pouvait en transporter, rampa vers la sortie.
Ses mains tremblaient lorsque, accroupi prés de l’entrée, il entrechoqua deux cailloux contre une pincée de mousse sèche.
Trois jours plus tard, le garçon retrouva les siens. Il annonça à tous qu’il avait ramené le feu du ciel. Comme prévu, il l’avait bien trouvé dans le ventre de la montagne. Prisonnier de la roche, il en jaillissait si on frappait deux pierres l’une contre l’autre. La mousse buvait les étincelles, les transformait en braise, et la braise enflammait une poignée d’herbes sèches.
Le soir venu, le jeune aventurier alluma le feu pour les siens, leur montra comment l’exciter en soufflant, comment le calmer avec l’eau, comment sauter sans crainte ce dangereux esclave. Or, il se trouva que c’était la nuit la plus courte de l’année, celle du solstice.
Depuis, une fois par an, chargés de lourds fagots, les gens d’ici escaladent la montagne et allument au sommet la Flamme du Canigou. Dans chaque village flambe alors le feu de la Saint-Jean, celui qui dit au monde.
Ici, on ne craint pas la nuit. Ici, on sait le feu et on l’offre. Ici vivent des hommes forts, tranquilles et généreux. Des hommes en pleine possession de leur territoire. Des hommes qui, aussi loin que le regard porte dans les ténèbres, donnent signe de leur présence. Des hommes qui aiment la chaleur et célèbrent l’arrivée de la belle saison. Des hommes qui aiment la vie et le font savoir à tous.

La légende du bouquet de la Saint Jean (Jacint Verdaguer)

Dans un mas du Vallespir, il y avait une jeune fille belle comme un bouquet de fleurs. Un jeune homme qui venait de trouver du travail aux forges de la Preste lui fit la cour et, bien que personne ne sache d’où sortait le galant, elle se laissa faire. Il commença par lui rendre visite à la sortie de l’église tous les dimanches après-midi, à l’heure de dire le rosaire. Puis, il alla la voir tous les jours, après le travail. Arriva la Saint-Jean et la belle, comme c’est la coutume, se leva de bonne heure pour aller chercher la Bonaventure avant la messe du matin. Se recommandant au saint, elle cueillit l’herbe qui porte son nom et, la tressant en forme de croix, l’accrocha à la porte de sa maison.
Revenant des matines, elle trouva le jeune forgeron au bord du chemin. Ce dernier lui fit la conversation et, accroché comme une ronce à son jupon, la suivit jusque chez elle. Elle entra dans le mas et, voyant que son soupirant restait dehors, elle l’invita à s’asseoir sur un tabouret qui se trouvait sur le pas de la porte. Il fit celui qui ne comprend pas. Elle le pria à nouveau d’entrer et, voyant qu’il n’en faisait rien, lui demanda pourquoi.
Il lui répondit qu’il y avait là, cloué à la porte, un bouquet d’herbes dont il n’aimait pas l’odeur. Alors, elle lui demanda son nom, qu’elle brûlait de connaître depuis plusieurs jours s’il le lui disait, elle décrocherait les herbes qui semblaient tant le déranger. Il répondit qu’il était le démon (que Dieu nous en garde), car il ne peut refuser de répondre à cette question.
Non seulement la belle n’enleva pas le bouquet d’herbes de sa porte, mais, qui plus est, elle raconta sa mésaventure à ses voisines. Depuis, on accroche le bouquet de la Saint-Jean à toutes les portes du Vallespir.